CHAPITRE IV
Chroniques mytanes (extraits).
« Remarques », de Medh Arnistemma.
L'un des clichés les plus répandus chez les « mytalistes », particulièrement les linguistes et les sociologues, est celui de l'ignorance mytane du mensonge. Les Mytans ne mentent pas ! Cette phrase est une contre-vérité, bien sûr, ne serait-ce que parce que le terme « mytan » est une généralité dont il faut se garder d'abuser. Les evres mentent effrontément à toutes les castes, les mystes altèrent les vérités avec autant d'aisance mystificatrice que les braines mettent de subtilité au même exercice, les nones déguisent et se déguisent pour survivre, et les illes manient l'omission plus finement que leurs dagues. Alors d'où vient cette légende ? Des beeses, incapable d'imagination, et des warshs, dont les codes moraux excluent l'idée même de falsification. Mais pourquoi diable avoir généralisé un comportement à partir de ces deux seules castes ?
Parce qu'elles sont les plus éloignées de nous (sic).
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Audh boitillait légèrement, un boitillement que la canne compensait avec une élégance aristocratique, et elle se tenait si droite et son regard glacé portait si loin au-dessus des têtes que la foule s'écartait avant d'apercevoir le sydo à son côté. Heureusement d'ailleurs, car si elle jouait sans mal son rôle de maine, Seddhi paraissait tout à fait déplacé dans sa tunique grise. Pourtant, d'une certaine façon, il était soulagé qu'elle n'eût pas fait de lui un Blanc ou un Noir. Son malaise l'eût dénoncé au premier coup d'œil.
« — Je ne pourrai pas », avait-il geint.
Elle était alors en train d'achever le modelage de sa coiffure sur les conseils de Fyrh : elle s'était rasé les cheveux haut sur le front, dégagé les oreilles, puis avait relevé toutes ses mèches sur le sommet de son crâne avant de les faire retomber, longues et éclaircies, dans son dos. Elle ne l'avait même pas regardé.
« — C'est Fyrh qui a le plus moche rôle, Seddhi, et lui, on ne l'entend pas. Alors ferme-la. »
Il n'avait pas insisté, il n'avait même pas tenté de se défiler au dernier moment. Mais maintenant, il se sentait plus nain qu'un braine, plus difforme qu'un beese, et aussi vil qu'avaient dû l'être Norah et Diter réunis. Il ne parvenait pas à trouver le moindre réconfort dans le statut dégradant attribué à Fyrh – qui l'avait fortement houspillé ces deux derniers jours. Celui-ci marchait derrière eux, la tête basse, ployant sous les « bagages » dont ils s'étaient délestés (Liet' cachée dans un sac sur son épaule droite) et traînant les pieds avec une difficulté qui ne devait pas être que feinte. Entre deux bouffées de malaise, Seddhi se remontait le moral en admirant la tenue impeccable d'Audham : elle était tellement maine que lui pouvait bien commettre n'importe quelle maladresse, personne ne devinerait le subterfuge.
Fyrh, lui, ne redoutait qu'une chose : que Liet' s'agitât trop fort ou miaulât. Il occupait tout son esprit à la rassurer et la cajoler, ce qui l'empêchait en outre de piquer une colère noire due à l'absence complète de subtilité de son rôle. Néanmoins, il la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle était aussi imprévisible qu'incontrôlable et, à n'importe quel moment, la catastrophe pouvait se produire.
En deux mois, Liet' avait triplé de poids et atteint la taille de ce qu'Audham appelait un ocelot, confirmant le diagnostic de croissance rapide établi par Siha Asiha Saïh. D'ici quelques semaines, il ne serait plus question de la transporter dans un ballot : elle pèserait alors une trentaine de kilos et aurait la taille d'un mouton. Elle s'était liée à lui, mais pas de la façon dont un ksin l'eût fait. Elle manifestait autant d'affectation pour Lodh, Audham et même Seddhi que pour lui, à cette nuance près qu'elle lui revenait toujours et qu'il était le seul dont elle tolérait les émotions. Ses facultés empathiques étaient aussi brutes et brutales que changeantes, et elle débordait de tendresse. Parfois, l'amour aveugle dont elle le couvrait déconnectait toutes ses facultés cérébrales, et il ne parvenait ni à s'en protéger, ni à s'en extraire. Souvent, elle retrouvait Tag' dans ses pensées et s'efforçait de l'en chasser, comme elle ne tolérait pas qu'il caressât Sen' ou Min'. Liet' était jalouse. Cependant, sa tyrannie affective ne s'exerçait que sur les ksins. Fyrh pouvait aimer qui bon lui semblait, pourvu que l'objet de son attention ne possédât ni griffes rétractiles, ni pupilles oblongues. En fait, Fyrh avait pris conscience qu'une part considérable de son récent attachement pour Audh naissait de l'influence psi de Liet' : Boule-de-poils adorait Audh, bien qu'elle ne pût supporter la confusion de ses émotions ; Fyrh, lui, vouait une reconnaissance infinie à l'agent fédéral et l'admirait sans retenue, dans son cerveau de ti-ksin, la fusion affective était une solution viable.
Fyrh Afira Fahr se demandait que faire au sujet de cette entremise et, faute de décision, laissait l'empathie œuvrer, conscient qu'Audham n'eût pas apprécié cette lâcheté.
En la matière, Audham détestait surtout que son corps l'inondât de signaux peu adaptés à la situation, tant affective que conjoncturelle ; et son corps, justement, s'impatientait. Sur Thalie ou sur n'importe quel monde de la Fédération, elle lui eût accordé par hygiène ce qu'il revendiquait, sans la moindre hésitation. Mais pour l'heure, tant à bord du voilier qu'en ad-Anevraz, elle n'avait disposé que de Lodh et Fyrh pour l'assouvir. Or elle avait biffé d'une croix définitive l'aventure avec Lodh et refusait purement et simplement de reproduire l'expérience avec Fyrh : les illes liaient trop facilement la libido à l'affectif. Prétendre que connaître les tenants et les aboutissants de sa condition sexuelle lui permettait de la dominer était de la dernière hypocrisie. Elle freinait, elle réfrénait, elle contournait, elle contenait, mais elle ne maîtrisait rien du tout. Au mieux, elle profitait de l'incommodité de la situation pour remettre à plus tard.
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Audh s'efforçait de ne pas prêter attention à quiconque se trouvait sur le marché, s'ils étaient bien sur un marché. C'était une place étroite qui s'achevait abruptement sur le quai et, présentement, vu sa petitesse et les dizaines de tapis qui en couvraient le sol, chargés de poissons, de fruits et de légumes, elle grouillait de beeses de toute conformation, de quelques hiumes surchargés (à l'instar de Fyrh), d'une poignée de warshs et de rares braines. Il y avait même un ou deux mystes, mais ils se tenaient éloignés de la cohue et laissaient leurs hiumes faire ce qui, sans l'ombre d'un doute, étaient des commissions.
Impossible de parler à Fyrh, même en inter. Toutefois, Audham pouvait deviner que, de temps en temps, comme en certains lorpal de Saraz, les habitants de plusieurs villages mettaient leurs ressources en commun pour chasser, cueillir, récolter, pêcher, puis s'organisaient des marchés de répartition (distribution ?) où les plus forts et les plus importants se servaient en premier. Évidemment, les hiumes qui bénéficiaient de cette « structure » étaient dûment mandatés par des membres des hautes castes. Aucun d'eux ne prenait quoi que ce fût pour son propre estomac.
Tomber précisément sur cette manifestation (?) était une chance et une malchance relatives. La bonne fortune était que plusieurs bateaux allaient et venaient et qu'une telle agitation facilitait l'incognito. Le risque était inhérent à cette même agitation et proportionnel au nombre de braines, warshs et mystes qui se trouvaient dans le village. Audham sentait la tension de Seddhi, sur sa gauche, et la prudence de Fyrh, un peu en retrait. Elle-même s'était juré de filer droit sur le quai puis d'embarquer sur le premier navire qui appareillerait en direction de la Cité. Seulement, au milieu de la place, l'envie de semer la pagaille commença à la démanger ; et bien avant le quai, elle décida de la satisfaire.
Près d'une natte de paille tressée couverte de fruits de mer, une scène éveilla son plus vieux démon : une douzaine de beeses et deux hiumes regardaient, stupides, un braine géant (il devait mesurer un mètre cinquante), au crâne disproportionné, rouer de coups de baguette un adolescent hiume, parce que celui-ci avait été incapable de faire valoir son droit de préséance (le braine était maire !) sur les deux langoustes qu'un sy Bleu s'était arrogé ; le sy était plié en deux de rire (ce qui situait tout de même sa tête de taureau vingt bons centimètres au-dessus de celle du braine), et son rire était si fort qu'il créait un cercle vide de badauds autour de lui et rameutait tous les warshs des environs, attirés par cette excellente occasion de « rigolade ».
Audh pénétra d'autorité dans le cercle et le maire en oublia une seconde de frapper l'hiume. Elle en profita pour lui confisquer la badine. Son intrusion et le doute quant à sa caste enrayèrent le rire du Bleu. Elle se planta sous son nez, présenta des deux mains la baguette à son attention puis lui en assena un aller-retour cinglant sur le visage.
— Donne, ordonna-t-elle en tendant la main vers les langoustes.
Le sy avait ressenti plus de vexation que de douleur. Il se tourna pour voir qui avait assisté à sa déconfiture, constata que deux Verts et un Jaune étaient du nombre, puis repéra enfin le Gris qui accompagnait la – il hésitait entre myste et braine, se souvint qu'il existait des intermédiaires et opta pour maine – femme. Le sydo ne paraissait pas très costaud et il était jeune. C'eût été un adversaire à sa portée dans un duel malgré sa couleur, mais s'il abattait un Gris commandé, il deviendrait le Gibier d'une Chasse Ouverte aussi brève que mortelle.
— Tu n'avais pas besoin de me frapper, rengaina-t-il sa rage en tendant les crustacés.
— Tu as pris l'Honneur du maire par la force, s'immisça Seddhi. (Le danger et l'éventualité d'un combat l'avaient tiré de sa torpeur coupable.) Udham-qwest joue tes règles.
Le Bleu faillit répliquer qu'un braine n'avait pas d'Honneur, que lui s'était contenté de passer avant un hiume et qu'il n'avait même pas menacé, mais ainsi adapté aux prérogatives de rang, le message était clair et acceptable. Une qwest ! C'était bien sa chance !
— C'est vrai, c'est vrai ! glapissait le braine en tournant autour d'Audham. Il m'a spolié ! Il m'a volé !
Le Bleu pâlit ; la rigolade tournait mal : si le maire insistait, la qwest pouvait exiger un blâme de Couleur auprès du Maître de Chasse, et ses espoirs de revêtir l'Indigo s'envoleraient à jamais. Déjà, les Verts l'encadraient, prêts à appliquer la sanction de la qwest et à le conduire devant le Conseil de Chasse. Le Jaune aussi était entré dans le cercle.
— Il m'a spolié ! couinait inlassablement le maire. J'exige le Blâme, j'exige le Blâme !
— Tu exiges ? (Audh se retourna violemment.) Un maire exige ? Un maire qui ne sait pas faire respecter son titre et qui se venge sur un a-mute ? (Elle leva la badine.) Ton nom, ton lorpal !
Le braine recula peureusement et bégaya :
— Moussas… Moussas-braine, maire de Gaval-in-Dem… lorpal em Lam… de… Nig lorpal… Je… Ce n'est pas de ma faute.
Audh décida de le faire taire définitivement.
— Si Nig lorpal était là…, commença-t-elle.
— Je suis là, dit une voix dans son dos.
Une voix profonde, chaude, dangereuse.
Audh ne se retourna pas. Personne d'autre qu'un lorpal n'aurait osé prétendre être lorpal. J'espère que vous êtes là aussi, Rib ! pensa-t-elle fortement. Parce que je me vois mal faire marche arrière.
— Tu es bien loin de Lam, Nig lorpal, remarqua-t-elle sur un timbre doucereux.
— Cent kilomètres, répliqua-t-il négligemment. (Il passa entre elle et le braine-maire, lui imposa ses traits âgés et sa longue barbe blanche, sa minceur squelettique et ses yeux d'un bleu insoutenable.) Je t'écoute, Udham-qwest, termine ta phrase : Si Nig lorpal était là…
En même temps que lui, quelqu'un d'autre s'était placé dans le champ de vision d'Audh : un sydo (un vrai !) à côté duquel Seddhi paraissait être un gosse fluet. Elle chercha Fyrh du regard et ne le trouva pas, mais elle repéra un deuxième myste, bien plus jeune que Nig, quatre autres braines et une dizaine de sys Verts. Elle voyait aussi le Bleu, qui avait franchi un degré de pâleur supplémentaire (quand elle s'en était prise au maire, il avait compris qu'elle l'épargnerait, mais maintenant…) et le Jaune, à côté de lui, qui la fixait intensément comme pour lui dire de persévérer dans l'insolence (ce devait être un ami du Bleu).
— Puisque tu es là, reprit-elle sournoisement, tu peux toi-même apprécier les compétences de ton maire et tirer les conclusions qui s'imposent.
Nig refusa de la laisser s'en sortir sur cette pirouette.
— Moussas est un bon maire.
— Un bon maire ne se laisse pas marcher sur les pieds par un sy.
— Un sy doit connaître sa place.
— Quand un braine sait la lui montrer.
Nig cilla. Elle lui avait pris le point. Cela lui apprendrait à discuter avec une qwest ! Néanmoins, son autorité ne pouvait pas perdre l'engagement, c'était une question de principe.
— Aucun des deux n'a honoré son rang, convint-il. Je n'exige aucun Blâme. Rends les langoustes à Moussas.
Audh éclata de rire.
— Je n'alerterai pas l'acen-ser, dit-elle, mais j'aime trop la langouste grillée pour renoncer à un privilège.
Elle avait tellement conscience d'aller trop loin qu'elle chercha la présence de Rib dans son esprit mais, comme d'habitude, elle n'en trouva pas la plus petite trace. Tous les spectateurs, craintifs ou amusés, qui s'étaient décontractés se remirent à observer l'affrontement. Seddhi, particulièrement, s'interrogeait quant à la santé mentale de sa compagne, bien que sa témérité l'excitât à un tel point qu'il se sentait capable de défaire le Gris du myste.
Nous pouvons arriver à un statu quo, Udham-maine, gronda la voix de Nig dans la tête d'Audham. Ne me contraignez pas à abuser de mes prérogatives. D'abord, Audh s'amusa du vouvoiement mental qu'il lui adressait, puis elle se demanda comment il avait pu passer outre le barrage de Rib et pourquoi il ne l'avait pas percée à jour, enfin, elle comprit que Rib jouait parfaitement le jeu. De cela, elle pouvait abuser sans vergogne.
Je suis qwest parce que je suis maine, répondit-elle sans desserrer les lèvres, mais je suis maine parce que le mot bryste est banni de notre langue. Vous comprenez ?
Nig fut horrifiée. D'abord, parce que si le mot bryste n'existait pas, il savait très bien ce que ce mélange de braine et de myste à dominante myste cachait d'aberrations dangereuses ; ensuite, parce que (mais il ne pouvait pas le deviner) Rib avait projeté la pensée d'Audham dans son cerveau à lui avec une telle force qu'il était impossible de se méprendre sur la puissance psionique du télépathe.
Rib engagea Audham à poursuivre ses mises en garde. Elle le fit avec un plaisir presque sadique.
Je ne reçois d'ordre que des evres, vous saisissez ? Pas de la Citadelle, des evres uniquement. Je me fous de vos prérogatives, de votre maire minable et de votre sens du ridicule. Je veux seulement les langoustes et un bateau. Trouvez-moi un voilier confortable, et je vous laisse à vos mesquineries sans entamer davantage votre autorité.
Comment Nig pouvait-il s'en tirer à meilleur compte ? Des bateaux ? Il y en avait au moins douze sur le port. Les langoustes ? Qu'elle les gardât et qu'elle s'étouffât avec. Lui aussi se moquait de Moussas, de sa réputation de lorpal et des préséances en tout genre, seulement il détestait qu'on lui fit ce qu'il avait pour habitude d'imposer aux autres. Le pire fut qu'elle le remercia très aimablement quand il l'aida à franchir la passerelle.
Non. Le pire fut qu'elle scella à jamais ce qu'il savait d'elle dans les replis de son cerveau et que lui, le doyen des lorpals des trois provinces d'ad-Anevraz, était incapable de produire le plus lâche des verrous hypnotiques. Il avait essayé plusieurs fois avec des hiumes, et il avait échoué… alors qu'elle, qui n'était même pas myste, l'effectuait sur lui sans afficher le moindre effort. Nig lorpal em Lam ne possédait aucun esprit de vengeance, il commença donc aussitôt à s'entraîner à oublier cette misérable rencontre.
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Pour la deuxième fois, Rib parla à son esprit. Il le fit immédiatement après que Nig les eut quittés.
N'abusez pas, Audham. Je ne veux être ni l'outil de vos frasques, ni le dindon de vos farces. Ne me faites pas courir, et derrière moi les nones, de risques inutiles. Il suffit que je vous protège contre le hasard d'une investigation malencontreuse. Nig n'est pas très doué, mais dans la Cité, et a fortiori dans la Citadelle, un myste sur deux ne se laissera pas impressionner par vos mensonges et un sur dix sera en mesure de me percevoir derrière vous, de me contrer, voire de me détruire.
Ne vous répétez pas, Rib, rétorqua Audh. Je veux bien admettre que je puis être inconséquente, mais je n'accorde à personne le droit de me sermonner.
Je ne vous sermonne pas, je vous avertis, c'est tout… je n'engagerai pas la moindre vie sur la vôtre, Audham.
Message compris.
Audh comprenait, en effet, elle était même prête à approuver. Mais cela ne la rassurait pas.